La St-Gens-Des-Lumières
- GabRielle HarRisson
- il y a 2 jours
- 6 min de lecture
« Flatte, dorlote et cajole une partie de toi que tu n'as pas assez aimée. » — Rob Brezsny
On pourrait facilement croire que les espaces les moins aimés et tolérés de soi-même sont nos parts d'ombres. C'est souvent vrai pour les gens qui tiennent le cap et brillent par leurs performances — certains sont doués pour rester dans le déni de leurs perturbations.
Mais dès qu'on touche à notre part d'ombre, il devient inévitable d'y porter une attention particulière.
Apprivoisés, nos démons deviennent même charmants. Ils nous obsèdent.
Il existe
un certain biais de lumière,
qui oppresse,
comme le poids du chants
des cathédrales
(Emily Dickinson)
J'oserais penser qu'une bonne part d'entre nous développons une forme de romance avec nos part de souffrance. Une relation d'attention et de soin portée à nourrir la bête. En cajolant nos faiblesses, on s'assure de rester fragile — par l'identification. Toutes ces voix qui nous disent: tu veux contrôler, tu es toujours en retard ou tu devrais avoir honte...
Obnubilée par la flamme incandescente de reproduire et justifier nos peurs, l'âme s'effrite à force de contempler sans discernement ses forces obscures. La honte s'empare de nous, on s'y attache comme un tuteur, ou une bouteille, sur qui prendre appui pour justifier nos souffrances ordinaires.
Aujoud'hui, en astrologie, nous entrons dans le signe du Cancer. (21 juin au 22 juillet) - Signe associé à l'espace émotionnel et maternel. La saison des amours.
Si je dois me demander quelles zones de moi je n'ai pas assez dorlotées, je le vous le dit, ce ne serait assurément pas mes traumas. Ils sont gras durs en attention, ça va!
Parce qu'à un certain point, à force de trop creuser ses ombres, on risque de se transformer en plante de salon mélancolique.
On s'arrose et s'emmêle dans un passé qui goûte l'amertume du réconfort.
Mais vous, prennez-vous soin de vos traumas et ceux du système ? (Car aujourd'hui, 21 juin, c'est aussi la
Journée nationale des peuples autochtones)
Je ne peux faire que mon propre
examen de conscience face
aux traumas individuels et collectifs,
je vous laisse faire le votre...
Donc, si mes démons — traumas, fatigue, colère, jalousie et/ou cet insatiable vide qui n'a de cesse de me ravaler — ne sont pas les bons espaces à chérir… à qui faut-il porter attention ? De quoi, de qui, dois-je prendre soin ?
Voilà la proposition de Rob, cette semaine :
cajole des zones de soi qui manquent d'attention.
Et dans cette question, je me suis sentie perdue.
Je n'ai pas réussi rapidement à y répondre...
Je ne me sentais plus en mesure de prendre soin de part triste de moi même par exemple.
Ni de mes joies ou mes fiertés d'ailleurs - car j'en ai plusieurs. Mes reflexions revenneaient inevitablement vers mon besoin et envie de reconnexion.
la blessure céleste,
qu'elle nous offre
on n'y trouve aucune cicatrice,
mais une
différence intérieure,
où logent
les significations
(Emily Dickinson)
Parce que la vraie réponse, en dessous de toutes les autres, c'est que j'ai envie d'être dorlotée par une autre personne. Je me sens interdépendante face au fait que j'ai besoin qu'on prenne soin de moi autant que je prends soin des autres. Mais la tendance est à l'individualisme
on devrait être indépendantEs
Pouvons - nous être autosufisant dans notre besoin de connexion ?
Si oui, ça ne fait aucun sens pour moi.
Pourquoi devrais-je me juger de ne pas répondre seule à mes besoins?
Non mais vraiment. Quoi faire de notre besoin de biens communs ? Ou de mon désir de me faire bercer par ma grand-mère...
Cette idée de codépendance bienveillante (beaucoup trop controversée sur Radio X), implique qu'une autre personne accepte de porter, un peu, la responsabilité de mon besoin. Et vice-versa. (Les organismes communautaires sont exactement là pour ça d'ailleurs). Ce phénomène - ce besoin viscéral d'appartenance - est valide dans la sphère privée autant que la sphère publique. L'éthique du care est politique, l'état doit prendre soin. Parce que la douleur d'être abandonnée par le système est une violence qui referme la confiance en ce qu'il y a de plus grand. L'institution inflexible à la codépendance du vivant crée des injustices systémiques. Et comme l'état coupe ses investissements dans nos filets de sécurité communautaires, la violence circule alègrement dans nos rues et nos réseaux.
Prendre soin de soi, en se discociant des autres, est une erreur plantée au coeur du vivre ensemble. C'est peut-être ça, le vrai filon de mon texte : ce que l'individualisme m'a appris à ne pas aimer en moi, c'est mon besoin des autres.
Autrement, pourquoi je me sens coupable de détester cuisiner pour moi seule ?
Parce qu'étant une semaine sur deux avec mes enfants, j'avoue ne bien manger qu'une semaine sur deux. Et c'est normal.
Nous ne sommes pas fait pour manger seule.
Nous sommes des êtres de communions.
Des bébites sociales qui voulons nous raconter nos mésaventures autour d'un souper.
Et j'arrive là où je me confonds : se dorloter soi-même, est-ce que ça peut-être aussi accepter qu'on a besoin des autres ?
Pour ne pas rester
éternellement flottante,
à se bercer de soi à soi
au-dessus de soi, dans une auto-compassion courageuse et fière.
Cultiver la dissociation
pour ne pas être en relation avec sa communauté,
pour ne pas risquer l'extérieur et sa différence.
Parce que « prendre soin de soi » est probablement bien plus complexe qu'«aller au spa». Rien ne transforme de nos problèmes profonds en sortant du spa, et ce n'est pas lorsque se badigeonne d'algues rares pêchées au large d'un Yukoulélé, que nous sommes au engagé envers l'humanité et le bien-être collectif. Les dérivés du "self care" me font peur parfois.
Voici, des actes de soin du collectif qui ne vous couterons rien
(contrairement au spa, qui coute très cher ! haha)
Sourire à une inconnue dans la rue.
Ne pas checker son cell devant un cassier du Maxi.
Tenir la porte À N'IMPORTE QUI.
Offrir un lift, et oui.... peut-être même faire un détour...
Prendre le temps de demander à sa collègue comment elle va (pour vrai)
Écouter, rester, offrir, partager..... Avec des inconnus - aussi - surtout.
C'est débile de penser combien l'individualisme s'infiltre vicieusement dans nos modes de vie — qu'on finit par croire que le bonheur est un état choisi et indépendant, qu'on devrait être assez fortes pour s'en sortir seules, en souriant. (Je ne sais pas comment je fais pour sourire dès que je sors de chez moi.)

C'est le solstice aujourd'hui. L'apogée du soleil. (Je sais, y fait frette pareil. Pis il peut.)
Mais sommes-nous devenus un peuple de nombrils ? Chacun son soleil. Est-ce ainsi que l'on célèbrera notre St-Gens ?
Le soleil entre en Cancer — saison des émotions, signe d'eau, gardien de la lune. Ce que ça illumine en nous, ce n'est pas une déco intérieure faites d'encens et bougies pour des good vibes only. C'est notre capacité à être touchées par ce qui vient de l'autre. De résonner pour demander conseil à notre Lune-mère d'éclairer le chemin vers l'Autre.
Se laisser dorlotter, ce n'est pas du me time. C'est ouvrir la porte;
que ce soit à nos propres émotions refoulées, ou a celles autres autres.
Bref...
L'été court vite icitte.
Et le soleil remonte vers l'envie de s'extraire de son unicitude
— c'est du « nous » qu'il nous faut.
C'est précisément au zénith de la lumière que je m'enfarge sur autre chose.
Mon besoin des autres.
(Notre besoin)
Se fermer à la bienveillance, c'est d'abord se la fermer à soi-même.
C'est de ça, une vie éthique dont je nous parle.
La sollicitude. L'attention consciente à ce qui se passe autour.
Les feux du solstice — ceux de notre fête, que j'aimerais rebaptiser la St-Gens — sont des appels à la joie.
On les allume à la nuit tombée pour prolonger la lumière,
après avoir traversé le désert de glace.
On ne dorlote pas un feu tout seul dans son coin.
On se rassemble autour.
On vibre en gang.
Alors, la part de moi pas assez aimée, c'est peut-être ni mon corps, ni mes ombres, ni mes traumas — (quoique sûrement un peu, quand même). C'est la part du « nous lumineux ».
Celle qui voudrait être portée, et qui se sent coupable de le vouloir.
Prendre soin est une esthétique de l'intérieur.
Pas une exception qui confirme la règle du Me, myself and I.
Et toi, qui me lis — quelle est ta part du « nous » que tu gardes encore pour toi toute seulE?

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